Accroché au mur en banco par un jeu subtil de clous et de corde, je suis attiré par un vieux miroir au tain altéré par les ans, le vent, le sable du Fouta.
J'y découvre ma gueule d'homme.
Plus très jeune, plus très frais. Cheveux rares en bataille contre une vieille brosse qui a, aussi, perdu son chemin entre Atar et Matam. Barbe plus sel que poivre, plus ensablée que sale...
Les yeux sont rougis par le sirocco et la fumée de cigarettes. Tristes, cernés de toutes parts par les errances de la vie. Le teint est marron, hésitant entre cuivre latérite et croute de tann. L'alcool joue caméléon, souvent...
Ma vieille chèche blanche pend lamentablement sans même masquer ses taches, ses trous. Pas même mon long cou ridé.
Sale gueule d'homme.
Baroudeur, anarchiste, rêveur, alcoolique, candide, nostalgique...pathétique!
Ni blanc, ni noir. Sans doute métisse dans ma tête cabossée par trop de sensibilité, d'amour, de voyages insensés entre Utopie et Réalité...
Deux pays aux frontières troubles, vagues. Deux îles en Absurdie!
Je m'y fracasse souvent; jeté sur des rivages, familiers pourtant mais, où, toujours, un nouveau rocher émerge, blesse la peau, arrache la chair, saigne le cœur et l'âme.
Qu'est-ce que je fais là?
Sans bagnole, sans argent, sans femme, sans enfant. Où est la route, la piste? Où est demain?
Difficile l'auto-lobotomie... Il doit bien rester quelques souvenirs. Une désespérance, une errance, encore, à oser.
J'avais un ami. Mort au combat; guerre perdue contre une armée de métastases, quelque-part en Chirurgie...
Je suis seul. Finalement, il y a une certaine perversion qui fait aimer cette solitude. Qu'elle soit subie ou volontaire. Là aussi, la frontière est embrumée. La lucidité se perd, aussi, parfois.
Je suis seul et pourtant, non! Oh que non! Chopin est là. Il dort, tranquille, sur un vieux tapis Sérère, au pied du lit.
Jeune Laobé qui m'a apprivoisé à Kébémer. Adopté à Gad Kebe. Une seule caresse a suffit. Il ne devait pas savoir qu'un être humain en était capable...
On partage la largeur des pistes à charrettes désormais. Lui, toujours à ma droite. Étrange, troublant...
Il a les oreilles bouffées par les vers de Cayor mais elles se dressent quand-même à chaque alerte, à chaque regard complice.
Mon pote Chopin!
Pourquoi Chopin? Ce fut immédiat, instantané, irrépressible! J'aurais pu l'appeler "le chien", "Banania", "Toubab", "xaj", "Rachmaninov"!
Et lui? Je me demande, dans sa tête de chien, comment il m'appelle?
Quand il me regarde, parfois, je pleure. Des larmes coulent sur mes joues. Merde, ça fait un bien fou!
Les clandos du goudron n'aiment pas les chiens. Donc, on marche, Chopin et moi. Les pistes, les chemins de traverse, ça nous va bien. Un village, une concession, quelques Peuls en transhumance nous regardent passer, nous reniflent. Parfois nous invitent. La chaleur humaine s'apprivoise, aussi.
Je suis fatigué. Envie de me poser. Tout à l'heure, un camion va passer. Daouda va charger du sel à Palmarin. Il a promis de nous déposer vers Samba Dia, dans le Saloum.
Chopin et moi avons besoin d'eau, de bolongs, de respirer la mangrove, de revoir des pélicans, des aigrettes ardoisées, des vanneaux éperonnés. J'ai envie de regarder le chien jouer avec les diabars et les thiofs avant d'en choisir un, au hasard subtil... Une flambée d'herbes sèches, du bois mort. Repas de rois!
Besoin de me laver la peau et l'esprit. Le cœur, faut trop récurer... Poser mon cul au bord de l'eau. Sentir les feuilles mortes, cuivrées des palétuviers me chatouiller les pieds. Écouter le silence. J'ai envie de demain, soudain.M'éveiller avant l'aurore, à côté du corps chaud, apaisé d'Ami. Chopin fera semblant de dormir, encore. Je devine qu'il veillera à ce que je ne m'éloigne trop du ponton. Un chien sait que l'homme a parfois envie d'aller se perdre, seul. Trop loin...
La Girafe